Interview With the Doctor : Justine Janvier
Justine Janvier
Ancienne doctorante de l’ED 280, agrégée en 2017, Justine Janvier a commencé en 2018 une thèse dirigée par David Lapoujade à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Intitulée : La vie des œuvres, une étude de la génération des formes artistiques dans la pensée de Luigi Pareyson, ce travail est le premier en langue française consacré à ce philosophe italien du XXème siècle. Dans cette thèse, Justine Janvier s’intéresse plus particulièrement au concept de vie dans une perspective esthétique. Elle a soutenu en décembre 2024 après six ans au sein de l’ED et a reçu le Prix Dumont en philosophie, décerné par la Chancellerie des universités en 2025.
Elle vient aujourd'hui répondre à quelques-unes de nos questions sur son parcours doctoral
2. Comment avez-vous financé votre thèse ?
J’ai financé ma thèse grâce à différentes activités d’enseignements : de 2018 à 2023, j’ai assuré des cours au sein d’un lycée dans le 94 en tant que TZR en plus d’enseignements d’esthétique au sein de l’université Paris 1, d’enseignements d’esthétique et d’introduction aux sciences humaines au sein de l’université Paris 7 ainsi que de cours pour la préparation à l’Agrégation d’Arts Plastiques au sein de l’université Paris 8. Ensuite, de 2023 à aout 2024, j’ai obtenu un poste d’ATER à Paris 7, ce qui m’a permis de me consacrer à la rédaction de ma thèse.
3. Comment s’est passé l’après soutenance ?
J’ai soutenu le 13 décembre 2024. Je suis en poste d’ATER pour l’année 2024-2025 au sein de l’université Paris 1 où j’assure un cours de méthodologie hors-programme pour les agrégatifs. L’après-soutenance correspondait donc aux derniers cours et concours blancs avant les épreuves écrites, puis à la préparation aux épreuves orales. En parallèle, j’ai organisé un colloque et j’ai rédigé plusieurs projets de recherches pour des candidatures en post-docs qui n’ont pas abouties, mais qui donneront lieu à la publication d’un article. J’ai également préparé ma candidature pour le prix solennel de thèse de la Chancellerie de Paris, et j’ai eu la chance d’être retenue par l’ED et l’université Paris 1 pour concourir dans la catégorie du Prix Dumont qui récompense les travaux d’une femme en philosophie.
4. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Je suis encore ATER à Paris 1. Je compte réintégrer l’Éducation Nationale l’année prochaine et participer aux campagnes de recrutement sur des postes de Maître de conférences.
5. Qu’est-ce votre thèse vous apporte au quotidien dans votre vie professionnelle ?
Dans le cadre de mes activités d’enseignements, j’essaie de transmettre une part des résultats de ma thèse et de familiariser les étudiants à l’œuvre de Pareyson – et à l’esthétique italienne qui reste encore peu connue en France. Mais plus généralement, il me semble que faire de l’esthétique et enseigner l’esthétique est particulièrement gratifiant, car cela permet de réinvestir ce que l’on formalise du point de vue théorique et conceptuel dans l’approche des œuvres. À Paris 7, dans le cadre d’un cours intitulé « Rencontre avec les œuvres » j’emmenais chaque semaine les étudiants dans des institutions culturelles pour mettre à l’épreuve la théorie et la réalité de l’expérience esthétique. Cela force le philosophe à ménager une place de premier plan à l’expérience et à essayer d’y faire droit avec les étudiants.
6. Quels conseils donneriez-vous à une personne qui souhaite commencer une thèse ou qui commence celle-ci ?
À celles et ceux qui s’apprêtent à commencer une thèse, je conseillerais de choisir un sujet relativement nouveau et où l’on sent que l’on peut contribuer au progrès de la recherche scientifique. Cela ne veut pas forcément dire travailler sur un auteur peu connu mais au moins travailler sur des champs vraiment nouveaux, des perspectives originales. Par ailleurs, je rappellerai que s’engager dans le parcours doctoral sans avoir obtenu un concours d’enseignement est possible, mais expose à une plus grande précarité à l’issue de la thèse. Même avec un contrat doctoral, il est important de réfléchir aux conditions financières dans lesquelles on sera conduit à achever la thèse (ATER, mi-temps ou temps complet au lycée, etc) pour ne pas se retrouver en difficulté. Aux doctorants et doctorantes en début de thèse, je dirais qu’il faut s’autoriser à prendre son temps avant d’écrire. Certains préfèrent rédiger très tôt et réécrire sans cesse à la manière d’un palimpseste. Mais il est aussi possible de se laisser le temps de savoir précisément là où l’on veut aller avant de se lancer dans la rédaction : j’ai écrit la quasi-intégralité du manuscrit dans l’année qui a précédé la soutenance.
7. Si vous deviez qualifier votre passage à l’ED en deux-trois mots
L’ED est un cadre rassurant et structurant pour les doctorants. Je retiens surtout deux moments où j’ai été impliquée dans la vie de l’ED. D’abord, l’organisation des Doctorales, qui constituent un temps important et utile pour partager ses travaux dans un cadre bienveillant, entre doctorants. Le travail d’organisation donne l’occasion de coopérer entre doctorants issus de différents laboratoires et offre ainsi une première expérience dans le montage d’événements scientifiques. Ensuite, après ma soutenance, j’ai organisé avec une doctorante en philosophie ancienne un colloque consacré aux sensations fortes. Ce colloque, soutenu par l’ED et nos laboratoires respectifs, a permis d’inviter de jeunes chercheurs d’horizon très différents dans une perspective transhistorique et transdisciplinaire.
8. Si c’était à refaire, qu’est-ce que vous changeriez concernant vos années de doctorat ?
J’aurais probablement demandé une année d’ATER plus tôt. J’aurais également participé plus tôt à des colloques et d’autres activités scientifiques pour partager mes sujets de recherche avant l’écriture pour se confronter à l’avis de mes pairs.
Résumé de la thèse
La vie des œuvres, une étude de la génération des formes artistiques dans la pensée de Luigi Pareyson
L’esthétique de Luigi Pareyson n’a encore donné lieu à aucune analyse exhaustive en langue française. Cette thèse entend investiguer le sens de la théorie pareysonienne de la formativité à partir du problème de la vie des œuvres. De fait, Pareyson convoque de part en part le concept de vie pour qualifier la forme artistique : celle-ci est un organisme vivant, elle vit de sa propre vie et aspire à vivre encore dans les interprétations qu’elle fait naître et les reprises qu’elle suscite. Ces caractères vitaux sont à la fois évidents et inélucidés, car Pareyson ne produit pas de définition systématique de la vie des œuvres. Mais que signifie donc que les œuvres sont vivantes ? Nous entendons clarifier ici la valeur et la polysémie de cette référence à la vie afin d’élaborer le concept d’une vitalité artistique distincte de la vie biologique. Dans le sillage de l’esthétique morphologique goethéenne, Pareyson utilise le critère de l’organicité pour définir la perfection des œuvres d’art ; mais il ne faut pas y voir le signe d’une naturalité des formes, dont la vie est toujours authentiquement artistique. L’art, chez Pareyson, ne vient que de l’art lui-même. Aussi l’apparent naturalisme de l’Estetica se dissipe dès lors que l’on s’intéresse à la définition de la forme qui s’inscrit dans le programme du personnalisme ontologique développé par Pareyson. À partir d’une définition renouvelée de la vie dans le champ artistique, nous mettons en évidence les procès de filiation et d’engendrement qui existent entre les œuvres et les personnes, car la vie est un mouvement qui aspire à se transmettre. De sa génération à son interprétation, l’œuvre est donc traversée, dans l’esthétique pareysonienne, par ce mouvement d’une inépuisable vitalité, qui confère aux œuvres un statut ontologique particulier et qui en font un lieu privilégié de notre connaissance de la réalité.